LIMAZINER, IMAGES D’UNE VILLE DANS LA
VILLE
Le mouvement d’expansion
démographique qui caractérise la ville de Saint-Denis depuis la fin
des années 1960 et l’insuffisance du parc immobilier ont
donné lieu à une politique du logement favorisant la construction
de kartyé (La Source, Camélias, Le Chaudron,
Prima….) ou l’urbanisation d’anciens villages
comme Sainte-Clotilde et Le Moufia. Ce développement a engendré un
nouvel espace permettant le frottement des diversités et des
différences.
La ville pose la question du partage de l'espace, de sa
construction, de sa gestion, de la responsabilité des uns par
rapport aux autres, de la parole.
Elle est constituée d’un espace physique, concret, visible.
Cet espace est le lieu d’une relation entre, d’une
part, la statique des immeubles, du mobilier urbain, de la
configuration géographique et des plans, et, d’autre part,
les flux urbains, les échanges et les mouvements constants des
foules et des véhicules à travers les rues. Dans cette twal
rapiesté (1), dont les rues et les krwazé dessinent
la trame, s’instaure un jeu entre l’ordre et le rythme,
entre le mouvement et la fixité…
La cité se définit également par un espace invisible, celui des
significations et des valeurs communes, le lieu abstrait de
formation des opinions et des volontés politiques.
La ville est aussi un objet perçu. Si la ville semble stable dans
ses grandes lignes, changeante et mouvante dans ses détails (telle
que l’habitant la vit au quotidien), la lisibilité semble
cruciale pour la conception d’une ville (2) . Comme
l’explique Raymond Ledrut, la ville n’est pas
seulement le lieu où l’on habite, c’est surtout celui
où l’on est confronté aux phénomènes urbains. Cette
confrontation par les sens, que l’on nomme «
l’expérience urbaine », unit les citadins dans une sorte de
citoyenneté urbaine, de communauté.
Si, la question du centre est fondamentale dans la conception
traditionnelle de la ville, le développement de notre chef-lieu a
rendu incertaine la notion de centralité urbaine. Ce noyau
historique à partir duquel la ville se déploie (et qui peut être lu
comme une trame que viennent marquer des repères symboliques
matérialisés par des monuments, des églises, des places publiques,
des institutions…) a laissé la place à un « territoire
multi-nodal », où la ville se découpe en secteurs, kartyé,
territoires et zones « qui paraissent par leurs dimensions ou la
spécificité de leur population plus adéquats pour réunir les gens
»(3).
Dans les interstices de ce nouveau tissu urbain, des « non-lieux »
prolifèrent : friches industrielles, parkings désaffectés, terrains
vagues, ravines… Pierre Mahay (4) les appelle des « lieux de
l’entre-deux », les « lisières » de la ville : « ni prairie
ni forêt, en limite, ce sont les lieux où se côtoient les êtres
vivants de la prairie et de la forêt » .
Les questions qui se posent, dans une perspective de développement
urbain, sont comment transformer ces « non-lieux » en sites
identifiables et appropriables par la population ? De quelle
manière conforter, faire naître, ou réactiver le sentiment
d’appartenance à un territoire et à une communauté urbaine
?
Les photographes François Louis Athénas, Jean Noël Enilorac,
Ibrahim Mulin, René-Paul Savignan, Jean-Marc Grenier, Frédéric
Pothin, Laurent Zitte… ont promené leur regard sur un «
corps urbain » que l’on ne voit plus, interrogé les «
entre-deux » et les lisières, dans un « voyaz en ville » (5)
en forme de redécouverte permanente. La ville des créateurs devient
un terrain d’expérimentation, un élément vivant avec lequel
s’établit un dialogue. Les photographes ont questionné
l’espace, les gens, la manière dont ces derniers vivent leur
territoire.
Les images recueillies par les photographes ont ensuite habité
d’immenses panneaux judicieusement placés dans les quartiers
de Saint-Denis. Loin des clichés habituels (le Jardin de
l’Etat, le Chaudron…), ces photographies proposent un
regard en plan serré sur des lieux oubliés, déposés aux frontières
du banal… Pas beaucoup de personnages dans cette
représentation que marquent des repères naturels,
l’architecture, et qu’habillent les végétaux… la
tour des pompiers, le cap Bernard, l’immeuble Futura, le
Barachois, la Rivière Saint-Denis…
Leur répondent, dans le temps et dans l’espace, les deux
photographies anciennes de Saint-Denis, signées par André Blay.
Elle nous parlent, dans un langage encore vivace, des utopies qui
ont guidé l’ancrage des hommes sur ce bout de terre : la
conquête du territoire, le déplacement, l’ouverture sur le
monde, la lutte contre les éléments…
Si ces utopies sont en partie réalisées, le paradoxe de la ville
est là, et tient tout entier dans la solitude et l’anonymat
qu’expriment ces images… « Si les immenses distances
qui séparaient jadis les continents se sont rétrécies, un gouffre
peut se creuser entre deux quartiers ou deux étages
d’immeubles ; les moyens de communication permettent une
instantanéité absolue, mais il faudra des années pour connaître le
visage de son voisin »(6) .
Ces représentations de leur ville offertes aux habitants peuvent
désormais être constitutives de l’image qu’ils
s’en font et deviennent partie prenante de la construction
d’un socle de significations et d’expériences
communes.
Patricia de Bollivier
Sept.2003/Janv.2004
(1) ou tapis
mendiant : couverture fabriquée avec des chutes de tissus de forme,
de texture et de couleurs divers.
(2) La lisibilité est « une condition fondamentale de
l’assimilation de l’environnement, de la formation
d’une image à travers laquelle s’organisent les
conduites de relations avec le milieu spatial ». Raymond Ledrut, «
Les images de la ville », Anthropos, Paris, 1973.
(3) Pierre Mahay, architecte-urbaniste, « Aux lisières de la ville
», dans Akoz n° 6, p.21.
(4) Pierre Mahay,
id.
(5) « Voyaz en ville
» est l’intitulé d’un des projets artistiques de Lerka.
Cf Lerka, projet global.
(6) Nicolas Bourriaud, « Topo critique : l’art contemporain
et l’investigation géographique », in GNS, global Navigation
System, Palais de Tokyo, éd. Cercle d’art,
2003
LES LIEUX : LA FAUSSE
NEUTRALITE DE LA FRICHE
L'une des difficultés majeures que rencontrent certains groupes ou
certains individus « enville » est qu'une partie de leur "assise"
est -ou a été- qualifiée de "hors lieu" ou de "non lieu" par une
partie de la population et par l'idéologie qui a accompagné le
développement urbain.
Ce sont des territoires entiers qui ont été gommés par
l'urbanisation ou par de nouveaux aménagements. Ces espaces
a-ménagés, ou a-historiques, ont toutefois continué d'exister dans
la répétition de divers actes d'appropriation et d'usages qui
forgent leur effectivité.
Ceux-là peuvent être des friches où le cultuel et le culturel sont
étroitement mêlés. Ce sont des lieux de « lalangue » qui
constituent aujourd'hui les repères et le véritable liant social
pour l'ensemble de la population.
Cet espace complexe bâtit un échafaudage socio-historique que l'on
pourrait nommer un "espace sans légitimité".
Déchiffer la friche
Dans ce contexte, l'intervention artistique transcrit une remise en
évidence comme une remise en cause. Elle met sur la place publique
d'autres formes de vie dans des espaces où la sociabilité était
apparemment inexistante. Entrées d'immeubles et terrains en friches
révèlent brutalement leur fonctionnalité et leur sociabilité, comme
leur dégradation.
Cette forme d'intervention liant Création et Territoire permet donc
de réfléchir à l'effet du détournement des espaces urbains ou
ruraux qui se produit : tel espace rural autrefois planté de cannes
est aujourd'hui un bâtiment censé se transformer en supermarché et
un monticule odorant se transformera en espace public de
loisirs.
Des recherches récentes ont confirmé que l'intervention de l'art et
de la culture renouvelle la façon non seulement d'analyser et de
gérer mais aussi de vivre les espaces urbains. L'intervention sur
les espaces peut provoquer un détournement du décor quotidien et
oblige à s'interroger sur la capacité de recyclage des lieux et des
pratiques (1).
Le lieu de celui qui en use
A La Réunion, la pression démographique et la croissance
touristique sont deux des causes et des raisons pour faire vivre
des lieux et de les détourner de leur usage quotidien.
Quelle capacité a la ville réunionnaise pour "recycler" des lieux
et des pratiques ? Les actions engagées posent la question des
contraintes et blocages qui surgissent lorsque l'on veut par la
construction (ou par l'occupation) d'espaces délaissés, définir des
centralités nouvelles.
Ces interventions-détournements sur panneaux publicitaires
permettent de repenser la fréquence de la naissance des lieux,
elles « retournent » la lecture.
Ces lieux dits urbains sont détournés par des pratiquants pour
qu’ils redeviennent des espaces-friches, des lieux où les
possibles appropriations sauvages sont encore possibles.
Le lieu est un rythme et une expression de la culture de celui qui
en use. La construction d’un territoire est à la fois
une affaire de vivants et d'absents. Ce lieu s’oppose au
périmètre cartographié et aux frontières quasi closes des
délimitations des quartiers. Il est le support d’une identité
culturelle rivée au lieu de vie physique.
Les perspectives qu'ouvre cette interpellation du culturel dans le
social resituent la reconnaissance de la confusion des éléments qui
semblent composer le territoire. Les thèmes du logement, de
l'emploi, du culturel, du religieux, apparaissent au travers les
travaux des producteurs d’images photographiques comme liés
les uns aux autres mais surtout imbriqués les uns dans les
autres.
Emmanuel Souffrin, 2004
(1) (A. Huet, P.
Chaudoir et S. Ostrowetsky ? Cf. les diverses publications parues
dans Annales de la Recherche urbaine, n°70, Lieux Culturels, mars
1996)
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